La danse des générations, 25 mai 2002

Pourquoi la nature a-t-elle divisé en deux, à -2 milliards d'années, les espèces et les a-t-elle soumises à cet héritage très ancien dont la fonction est aussi aléatoire qu'imprévisible, qui laisse l'origine de chacun toujours incertaine, qui hante les corps et obsède les âmes ?

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Ce dessin renvoie à l'énigme de la Sphinx.
Dans Le Banquet de Platon (traduction de Philippe Jaccottet), Aristophane développe sa théorie :
D'abord, la race humaine se divisait en trois genres, et non point en ces deux seuls, mâle et femelle, que vous connaissez [...]
Leur force, leur vigueur était si stupéfiante, leur orgueil si démesuré qu'ils s'en prirent aux dieux eux-mêmes [...]
Zeus et les autres dieux se consultaient donc, ne sachant quoi faire. Après s'être bien creusé la tête, Zeus enfin prit la parole : « Je crois que je tiens le moyen d'épargner les hommes tout en mettant un point final à leur licence : il n'est que de les désarmer. Je m'en vais donc les couper tous en deux : ainsi, du même coup, je les affaiblis et je double le nombre de nos fidèles ! » [...]
Les corps ainsi dédoublés, chacun poursuivait sa moitié pour s'y réunir. Embrassées, entrelacées, brûlant de ne faire plus qu'un, l'inanition et l'inactivité où les réduisait le refus de rien faire l'une sans l'autre les tuaient [...]
Pris de pitié, Zeus s'avise alors d'un autre expédient et leur transporte sur le devant le sexe que jusqu'alors ils portaient derrière. Il le leur plaça donc là où vous savez pour leur permettre d'engendrer entre eux par pénétration du mâle dans la femelle. Le but en était que l'union, quand elle se produisait entre homme et femme, assurât la propagation de l'espèce, et, quand elle se produisait entre hommes, provoquât à tout le moins une satiété qui leur permit, dans l'intervalle, de se tourner vers l'action et les autres intérêts de l'existence.
C'est donc sans doute de ces temps reculés que date l'amour inné de l'homme pour son semblable, l'amour qui tente de retrouver notre condition première, de refaire l'unité rompue et de rétablir ainsi la nature humaine.
C'est ainsi que nous sommes tous la tessère de quelqu'un, ayant été coupés en deux comme de vulgaires soles ; et nous passons notre vie à chercher notre moitié.


Freud, dans Au-delà du principe de plaisir (Œuvres complètes, Psychanalyse, volume XV, PUF), commente :
Devons-nous, à l'invite du philosophe poète, risquer l'hypothèse que la substance vivante, au moment où elle prit vie, fut déchirée en petites particules, qui depuis lors aspirent à leur réunion de par les pulsions sexuelles ? Que ces pulsions, dans lesquelles se poursuit l'affinité chimique de la matière non douée de vie, surmontent progressivement, à travers le règne des protistes, les difficultés qu'oppose à cette tendance un environnement chargé de stimuli dangereux pour la vie, qui les oblige à la formation d'une couche corticale protectrice ? Que ces fragments dispersés de substance vivante atteignent ainsi à la pluricellularité et finissent par transférer aux cellules germinales, avec le maximum de concentration, la pulsion à la réunion ?

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