Extrait de Œuvres en prose de Paul Claudel, Éditions Gallimard, 1946, Bibliothèque de la Pléiade, 1965, page 173 :
Je crois en effet que nous comprendrions mieux les paysages hollandais, ces thèmes de contemplation, ces sources de silence, qui doivent leur origine moins à la curiosité qu'au recueillement, si nous apprenions à leur tendre l'oreille en même temps que par les yeux nous en alimentons notre intelligence. Ce qui frappe en eux tout d'abord, par rapport à ces cadres comblés, bondés d'objets, de la peinture anglaise ou française, c'est l'énorme importance des vides par rapport aux pleins. On est frappé de la lenteur avec laquelle le ton sans cesse retardé par tous les jeux de la nuance met à se préciser en une ligne et en une forme. C'est l'étendue qui épouse le vide, c'est l'eau sur la terre largement ouverte qui sert d'appât à la vue. Et l'on voit peu à peu, j'allais dire que l'on entend, la mélodie transversale, comme une flûte sous des doigts experts, comme une longue tenue de violon, se dégager de la conspiration des éléments. C'est la ligne en silence qui se fait parallèle à une autre ligne, c'est le spectacle après une pause pensivement qui se laisse reprendre par le rêve et spiritualiser par la distance. [...] On dirait d'un thème de solfège que nous pouvons scander à notre gré en ascension ou en descente. C'est lui, soit qu'il s'accentue et s'élargisse si nous le remontons en crescendo jusqu'aux ailes par exemple de ce moulin à vent, soit qu'il déboule tumultueusement comme dans Ruysdael en rochers ronds l'un sur l'autre et en volutes de feuillages, soit qu'il s'allonge comme un long radeau mâté çà et là de clochers comme dans les toiles de Van Goyen, qui donne au gré de notre rêverie impulsion et vie secrète à tout cet ensemble à la fois fluide et fixe où la durée pour nous s'est congelée en extase. Et quant à ces motifs naturels et humains qui viennent animer cet ensemble, roue de moulin en marche, charrette embourbée, petits personnages là-bas qui courent à la manière d'un trille nerveux, je les compare à ces touches du doigt au point juste sur la corde en vibration, au plectre qui agace le luth. Et à ce propos, un souvenir. Je me rappelle que la première fois que je visitai le Rijksmuseum à Amsterdam je me sentis attiré ou pour mieux dire happé à l'autre bout de la salle par un petit tableau qui se cachait modestement dans un coin et que depuis j'ai été incapable de retrouver. C'était un paysage dans le genre de Van Goyen peint dans un seul ton comme avec de l'huile dorée sur une fumée lumineuse. Mais ce qui m'avait fait tressaillir à distance, ce qui, pour moi, faisait sonner comme une trompette cet ensemble assourdi, c'était, je le comprenais à présent, là, ce petit point vermillon, et, à côté, cet atome de bleu, un grain de sel et un grain de poivre !

Jan van Goyen, Vue de Leiden, 1643, Alte Pinakothek Munich

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