Extrait de Principes d'une esthétique de la mort de Michel Guiomar, Librairie José Corti, 1967, page 494 :
On a reconnu chez les Impressionnistes une transcendance toute particulière menant aux frontières de l'Au-delà pictural. Il est clair que la touche juxtaposée impressionniste, la décomposition de la lumière introduisent cette palpitation de leur univers. Ne pourrait-on dire que ce qui en émane, c'est moins la présence d'un l'Au-delà de l'œuvre que la présence en-dedans du paysage d'une saturation fluide qui les baigne ? Tout ce que nous avons annoncé de cette fluidité s'y manifeste ; l'univers de ces peintres est imprégné, saturé par la palpitation constante de l'Invisible.
On pourrait, dans cette lumière, repenser le climat des œuvres de Rembrandt, de Vermeer, de Claude le Lorrain, de Georges de La Tour, de Watteau, de Turner, de Corot, de plusieurs paysagistes français ou anglais du XIXe siècle pour ne citer que quelques noms. Chez tous ces peintres, il faudrait vraiment parler, non plus en ce qui concerne l'œuvre mais le climat de leur instauration, d'un Seuil et non pas tout de suite d'un Seuil de l'Au-delà, dans son acception ordinaire, mais de celui que provoque la convergence en eux des irruptions d'évènements que nous avons étudiés jusqu'ici : la plupart des toiles de Pissarro, de Sisley, de Monet, de Renoir et des peintres précédemment cités ne sont plus de notre Monde, et non pas selon la valeur quelque peu allégorique de cette expression, mais dans son acception la plus forte. Ce que nous prétendons, c'est que la déstructuration effectuée par ces peintres des données apparentes, fausses, de notre lumière quotidienne qui régit toutes nos conceptions du monde, notre manière de penser notre univers, et d'y vivre, a permis l'imprégnation et la fluidité qui baigne et sature les paysages, les corps jusqu'à une densité presque tangible, exactement comme dans les phases extrêmes de l'Insolite. Nous ne voulons pas dire que ces œuvres parlent de Mort ; car si elles ne sont pas de notre monde elles ne sont pas de l'autre non plus : Elles sont exactement traductrices de l'univers du Seuil et des témoins de la Limite même entre les deux mondes. On remarque que dans ces œuvres les personnages suivent le processus de déshumanisation et d'osmose déjà évoqué ; ils deviennent fantomals et, perdant leurs contours, se donnent une signification autre ; une signification qui s'annonçait déjà chez les peintres de contre-jour et de clair-obscur. Par les Impressionnistes, nous comprenons mieux la transcendance émanée plus ou moins de toute peinture.

Alfred Sisley, Neige à Louveciennes, 1874

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