Extrait de Raison et plaisir de Jean-Pierre Changeux, Éditions Odile Jacob, Septembre 1994, page 194 :
La contemplation d'un tableau passe par l'attribution d'états mentaux aux figures représentées. Le spectateur se « met à la place » des personnages de la composition. Ce faisant, il capture le message éthique que l'artiste introduit dans son œuvre, et qui « met en rapport » l'artiste avec le spectateur, l'individu avec lui-même et le monde, et d'une manière générale soi avec l'autre. Il intervient, de ce fait, dans les « rapports sociaux » et peut en renforcer les liens. L'image, par son pouvoir évocateur, convoque à la responsabilité pour autrui. Comme le dit Emmanuel Lévinas, le visage, « éveil à l'autre [...], expression particulière d'autrui [...], comme la mortalité même de l'autre homme [...], me met en cause et en question ». Le portrait ressemble à l'individu dont il saisit les traits de physionomie qui le singularisent. Mais le portrait « fait tomber le masque » (Munch). Il révèle joies et angoisses, espérances et déceptions, luttes sociales. Négation de la mort, le portrait éternise la personne. Il en reprend les aspirations à une « vie bonne », « nébuleuse d'idéaux et de rêves d'accomplissement » (Ricœur). Il est mémoire individuelle et sociale plus stable que la mémoire cérébrale, image de « soi-même comme un autre ».

El Greco, Frère Hortensio Félix Paravicino, 1609, Museum of Fine Arts, Boston

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