Extrait de La nature et la règle de Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur, Éditions Odile Jacob, Février 1998, page 342 :
P.R.        ― Je pense au mot de Bergson : « Pour atteindre l'homme, il faut viser plus que l'homme ».
J.-P. C.    ― Il suffit de viser l'homme, l'humanité dans son ensemble. L'enjeu est déjà considérable. C'est en visant plus que l'homme que l'on menace la vie des hommes et que les fondamentalismes et les discriminations graves apparaissent.
P.R.        ― Mais dans « plus que l'homme », je mets l'esthétique et la beauté du monde.
J.-P. C.    ― Je considère l'esthétique comme strictement humaine.
P.R.        ― Par « plus que l'homme » j'entends également plus que l'homme utilitaire qui veut simplement augmenter un avantage dans la compétition autour des biens matériels.
J.-P. C.    ― Le discours de Bourdieu sur l'économie ou la gestion du symbolique prend ici une dimension importante. Il va de soi que l'esthétique apporte un mode de plaisir, de satisfaction, de réconfort, bien distinct de tout utilitarisme immédiat. Mais il possède néanmoins le pouvoir positif pour l'humanité, de partager une même émotion, de participer à une meilleure intercompréhension.
P.R.        ― Les médiévaux l'avaient très bien vu lorsqu'ils articulaient dans un vaste système ce qu'ils appelaient les « transcendantaux » : le vrai, le bon et le beau.
J.-P. C.    ― Platon le faisait déjà.
P.R.        ― Oui, pour lui, l'idée du bien est liée à l'idée du beau. Il y avait un seul mot grec pour dire les deux. C'est splendide. J'accorderai d'ailleurs volontiers que la composante trop judaïque du christianisme a fait prédominer la loi, les commandements, sur l'esthétique.
J.-P. C.    ― Mais le protestantisme a fait de même en étant finalement iconoclaste.
P.R.        ― Ce n'est pas vrai avec Luther, ce n'est pas vrai de la musique. Vous ne pouvez pas exclure Bach.
J.-P. C.    ― Oui. Pour quelle raison la musique a-t-elle été autorisée, et la peinture exclue ? C'est un des paradoxes de l'histoire culturelle.
P.R.        ― Le paradoxe n'est pas sans raison. Si nous disons, avec le Moïse biblique, que le nom divin est imprononçable, une interdiction générale de « représentation » peut toujours resurgir, qui bouscule tous les symbolismes, dans la mesure où ceux-ci tendent à privilégier les images. Il y a là un vrai dilemme, qui est magnifiquement exprimé dans le
Moïse et Aaron de Schoenberg que j'évoquais tout à l'heure. Il n'est pas étonnant que la musique soit préservée, dans la mesure où elle n'est pas représentative, figurative de choses et de personnes. C'est ainsi que musique et chant sont magnifiés dans la même tradition juive qui proclame le nom imprononçable. Il suffit de lire l'en-tête de certains psaumes de David « avec les luths ».
J.-P. C.    ― L'image humanise, rassure, réunit. L'univers abstrait et sans figure humaine de la Parole qui dit la vérité sans se nommer véhicule plus aisément dogmatismes et exclusions. Je suis pour ma part un iconophile, et j'ai toujours considéré que l'iconoclastie était une forme de fondamentalisme. J'ajouterai le sourire de la sérénité et de la bienveillance, si rare dans l'iconographie occidentale.
P.R.        ― Non, c'est un vrai débat autour de l'image qui a traversé toutes les confessions chrétiennes. Il me semble que la tradition orthodoxe a été la plus accueillante avec l'icône.
J.-P. C.    ― Sauf que l'icône n'a pas évolué. C'est un art qui est resté totalement figé au cours des siècles, alors que la tradition catholique occidentale et celle de la Contre-Réforme ont permis une véritable explosion de créativité picturale, dans les églises devenues temples de l'image.
P.R.        ― Je l'accorde volontiers. En dehors d'un théologien comme Urs von Balthasar, il y a eu très peu de considération pour la beauté. Je dis même la beauté du monde, que le déploiement de « l'éventail du vivant » peut à nouveau aider à célébrer. Célébrons donc la beauté du monde !
 

Henri Matisse, La joie de vivre, 1905-1906

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