Extrait de Empathie et esthésie : un retour aux origines esthétiques de Stefania Caliandro, Revue Française de Psychanalyse, Juillet 2004, Tome LXVIII, PUF :
Le mot Einfühlung, employé pour la première fois en 1875 par Robert Vischer, désigne la relation esthétique qu'un sujet peut entretenir avec un objet, une œuvre d'art, le monde environnant.
Le terme "esthésie" ― du grec
aisthesis : sensation, perception ― désigne l'appréhension du sensible par les organes sensoriels, externes et internes.
Dès la préface de son essai Sur le sentiment optique de la forme, Robert Vischer distingue entre, d'une part, les associations d'idées et, d'autre part, ce qui relève d'une "fusion [
Verschmelzung] directe de la représentation avec la forme de l'objet", d'un "transfert inconscient [unbewusstes Versetzen] de la forme corporelle propre, et donc aussi de l'âme, dans la forme de l'objet". C''est cette fusion directe qu'il nomme empathie, Einfühlung. [...] Elle comporte une sorte de correspondance entre les sens ou, mieux, l'évocation à partir d'une stimulation sensorielle donnée d'un sentir organique qui implique l'être entier.
Si la différentiation des sensations est conservée dans une réception que nous pourrions qualifier de polysensorielle, dans le phénomène empathique, en revanche, la synthèse des sensations, en vertu de sa dimension organique, atteint la cénesthésie ou "sensation vitale générale", pour reprendre les termes de R. Vischer.
Si synesthésie et empathie ne sont pas dépendantes l'une de l'autre, leur coprésence est néanmoins fréquente puisqu'elles comportent cette intériorisation du perçu que R. Vischer définit en termes d'enesthésie,
Einempfindung ; L'empathie paraît donc se développer sur le même mode que l'enesthésie, mais d'une manière bien plus intense, puisqu'elle implique le sujet dans sa totalité au point que celui-ci ne dissocie plus les sensations (propres ou externes) dans sa relation avec l'objet. Se constituant toutes deux de manière inconsciente selon R. Vischer, empathie et enesthésie s'opposent aux associations d'idées, avec lesquelles elles peuvent se combiner mais qui "n'ont rien à voir avec cette symbolique de la forme", cette modalité de transfert intrinsèque à l'acte même de la perception. Certes, les diverses symbolisations de la forme interagissent souvent entre elles et avec l'association d'idées ; c'est justement en vertu de ce tissage en un tout inextricable que surgit la "véritable jouissance esthétique de la forme".
Friedrich Theodor Vischer (le père de Robert Vischer) rapporte l'enesthésie au fait d'éprouver de simples sensations [
empfinden], tandis que l'empathie est reliée au fait d'éprouver des sentiments [fühlen]. Il y a, dans ce texte de F.T. Vischer (das Symbol, 1887), une tentative évidente pour élever et spiritualiser l'empathie, pour l'inscrire dans "le monde de l'esprit". Il la sublime définitivement par rapport au sensible pour permettre à l'âme de rejoindre ― tout en passant par l'intériorisation du vécu ― la "pensée de l'universel" et "le sentiment partagé du genre humain".
Robert Vischer  ne niait pas que l'empathie puisse entrer en relation avec la fantaisie, comme l'affirmait son père, mais, au lieu de la hausser vers le monde de l'esprit, il la rattachait autant aux processus physiologiques et neurologiques qu'à l'âme et à la personne dans sa totalité. Ce double rattachement ancrait donc l'empathie en deçà du seuil où la vie onirique et la fantaisie proprement dite se déclenchent, laissant l'image prévaloir sur le perçu. Repensant le principe kantien d'un jugement esthétique désintéressé, R. Vischer soutenait en outre que les impulsions volitives jettent un pont entre la fantaisie intérieure et l'art. Que ces impulsions volitives soient perçues comme conscientes ou inconscientes, elles interviennent dans la création et dans la réception esthétique des œuvres et constituent ce substrat "psycho-physique" dont seul l'art digne de ce nom sait dépasser le caractère subjectif et privé. Dans les formes artistiques, l'esthétique atteint ainsi l'objectivation non pas du particulier mais de l'humanité.

Rembrandt (Van Rijn), Hendrickje bathing in a river, 1654

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