Extrait d'un texte de Antonin Artaud publié en espagnol dans El Nacional, Mexico, 17 juin 1936, retranscrit de l'espagnol par Marie Dézon et Philippe Sollers :
Contrairement à ce que l'on enseigne dans les manuels et dans les écoles, une tradition de la peinture s'est perdue à la Renaissance. Des peintres comme Vinci, le Titien, Michel-Ange, Véronèse, Giorgione, le Corrège, etc., ont rompu avec une tradition sacrée universelle de la peinture ; ils ont trahi cette tradition. Entre les secrets plastiques d'une vie dont la peinture traduit et manifeste les apparences, et les apparences que l'on pourrait dire épidermiques, la peinture européenne tout entière s'est, depuis la Renaissance, décidée pour les apparences de la vie, c'est-à-dire pour le naturel.
C'est depuis lors qu'on a pu voir des visages de femmes et d'hommes dans les attitudes du rire ou des larmes, le soleil, le vent, les passions, les intempéries. La peinture est tombée sous la domination anecdotique de la nature et de la psychologie. Elle a cessé d'être un moyen de révélation pour devenir un art de simple représentation descriptive. Elle a perdu cette raison d'être à la fois universelle et secrète qui faisait d'elle, au propre sens du mot, une magie.
Dans la peinture d'avant la Renaissance, les visages ont peut-être quelque chose d'un peu mort pour la psychologie, mais c'est que l'art réputé primitif a de tout temps été la manifestation surnaturelle d'une science ; et au-delà de la psychologie humaine, qu'ils dédaignent, les visages dans la peinture primitive nous transmettent la vibration de l'âme, les profonds efforts de l'Univers.
Entre le primitivisme hiératique et sacré d'un Cimabue, d'un Giotto, d'un Fra Angelico, et la peinture qui adore la matière d'un Michel-Ange, d'un Titien, d'un Véronèse, et même d'un Tintoret et d'un Rubens, des peintres comme Piero della Francesca, Simone Martini, Piero di Cosimo, Turo, Antonello de Messine et Mantegna concilient les exigences du soleil, du temps, des ténèbres, la psychologie humaine, l'actualité en un mot, avec celles de ce vieil art sacré qui s'appuie sur la connaissance de ce que je nommerai l'Énergétique de l'Univers.
Là où Cimabue cherche à manifester hiératiquement les essences, Paolo Uccello peint la forme avec science ; et la forme est encore ardente parce qu'elle est proche de l'essence qui lui a donné naissance. C'est à cette tradition ésotérique et magique que revient un peintre comme Balthus. Le surréalisme lui a servi à clarifier les formes et, sous la convention fixée de ces formes, il lui a permis de découvrir dans l'inconscient de l'homme la vie bruissante des forces nues de l'Univers.
La peinture d'avant la Renaissance avait une forme et elle avait un chiffre. Dans leurs lignes, dans leurs plans, ceux qu'on appelle les primitifs manifestaient la tradition pythagoricienne des nombres. Il y a dans leurs représentations une espèce d'ésotérisme, une manière d'enchantement, et par ses lignes la figure de l'homme se fait le signe fixe et le transparent tamis d'une magie.

Cimabue (Cenni DI PEPPE), La Vierge et l'Enfant en majesté entourés de six anges, vers 1280

Titien (Tiziano Vecellio), La Vierge à l'Enfant avec sainte Catherine et un berger, dite la Vierge au lapin, vers 1525-1530, Musée du Louvre

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