Extrait de Hyacinthe de Henri Bosco, Éditions Gallimard, 1945, collection folio 966, page 53 :
Je ne voyais plus les objets directement, comme des formes sèches, tranchantes. Ils baignaient dans la vie elle-même. La lumière en tirait les couleurs plutôt que le dessin, les intentions que le contour. Elle ne s'adressait pas à mon intelligence, mais à mon être tout entier. Dans ce fluide délicat, je ne cherchais plus à me connaître, à m'arrêter ; pour une fois, je me laissais vivre comme dans mon enfance.
page 78 :
Maintenant l'hiver me donnait un pur paysage moral détaché de la terre. La moindre branche s'y dessinait, grêle et précise ; et j'avais un plan de candeur où tracer les figures de l'âme. Sur cette surface à peu près irréelle, j'imaginais à mon usage une géométrie sentimentale, où les courbes du souvenir, du regret, de l'espoir, semblaient formulées par une intelligence tendre. Nul obstacle. J'avais fourni aux opérations de mon âme une surface issue de l'âme même. Les constructions les plus hardies tout à coup devenaient possibles. Dans un monde où plus rien n'arrêtait le développement de mes desseins, l'agilité de mon esprit acquit alors une aisance inattendue. J'errais autant et plus vite que jamais. Je m'étais délesté de ces voluptés qui vous traînent ou vous ralentissent. Rien ne me tentait plus. En moi ne survivait qu'une passion plus légère que moi. Je ne vivais plus dans les formes colorées ; les odeurs m'atteignaient à peine ; et je me tenais, par miracle, au cœur d'une lucidité éclatante et fragile. Mon esprit pénétrait partout, et je me voyais.

Nous retrouvons là l'éternel conflit entre le dessin et la couleur.
Comme l'explique Béatrice Lenoir dans L'œuvre d'art, Flammarion, 1999, page 218 :
Dans « l'éternel conflit du dessin et de la couleur », comme le disait Matisse, s'expriment ainsi deux conceptions de l'art : selon l'une, l'art doit manifester les rapports intelligibles dans le sensible, auquel il n'est reconnu aucune autonomie véritable ; selon l'autre, il doit au contraire révéler l'autonomie, et peut-être même la logique propre, du sensible. Pourtant, il faut sans doute voir dans cette opposition, davantage qu'un débat théorique, l'un des aspects du problème que l'art s'emploie à résoudre : comment appréhender et rendre dans une unité une réalité qui se donne sous des aspects contradictoires, sans la mutiler ni la méconnaître ? C'est bien de cela dont parlait Matisse en évoquant, dans une lettre, cet « éternel conflit [...] dans un individu ».

Mondrian, Arbre gris Mondrian, Arbre rouge

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