Extrait de Visions capitales de Julia Kristeva, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1998, page 15 :
La tristesse du futur parlant est, en somme, de bon augure : elle signifie qu'il ne peut désormais compter que sur lui-même, que le deuil de l'autre le plonge dans un désarroi indélébile, mais qu'il n'est pas impossible de compenser ce décollement... en prenant sur soi. En se concentrant sur sa propre capacité à représenter, en investissant les représentations dont il est capable, ses représentations de cet autre qui l'a laissé tomber, qui meurt pour lui tout en le laissant mourir. La phase dépressive effectue ainsi un déplacement de l'auto-érotisme sexuel à un auto-érotisme de pensée : le deuil conditionne la sublimation. A-t-on bien pris la mesure de ce que nos langues, dites maternelles, sont de la sorte mêlées de deuil et de mélancolie ? Que nous parlons au-delà de la dépression comme d'autres dansent au-dessus d'un volcan ? Un corps me quitte : sa chaleur tactile, sa musique qui flatte mon oreille, la vue que me donnent sa tête et son visage sont perdues. À cette disparition capitale je substitue une vision capitale : mes hallucinations et mes mots. L'imagination, le langage, par-delà la dépression : une incarnation ? Celle qui me fait vivre, à condition que je continue à représenter, sans cesse, jamais assez, indéfiniment, mais quoi ? Un corps qui m'a quitté(e) ? Une tête perdue ?

Albrecht Dürer : Melencolia I. 1514

Nous voyons dans la posture typique une Melencolia ailée comme un ange déchu (ou déçu ?).
Selon Lionel Salem (La science dans l'art, Éditions Odile Jacob, mai 2000, page 101) : Si la sphère symbolise la perfection, alors l'infortune de la Melencolia pourrait être due au fait qu'elle contemple cette perfection inaccessible.

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