PROPOSITION 36
L'Amour intellectuel de l'Ame envers Dieu est l'amour même duquel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini, mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'Ame humaine considérée comme ayant une sorte d'éternité ; c'est-à-dire l'Amour intellectuel de l'Ame envers Dieu est une partie de l'Amour infini duquel Dieu s'aime lui-même.
Démonstration
Cet Amour de l'Ame doit se rapporter à des actions de l'Ame (Coroll. de la Prop. 32 et Prop. 3, p. 3) ; il est donc une action par laquelle l'Ame se considère elle-même avec l'accompagnement comme cause de l'idée de Dieu (Prop. 32 et son Coroll.), c'est-à-dire (Coroll. de la Prop. 25, p. 1, et Coroll. de la Prop. 11, p. 2) une action par laquelle Dieu, en tant qu'il peut s'expliquer par l'Ame humaine, se considère lui-même avec l'accompagnement de l'idée de lui-même ; et ainsi (Prop. préc.) cet Amour de l'Ame est une partie de l'Amour infini dont Dieu s'aime lui-même.
COROLLAIRE
Il suit de là que Dieu, en tant qu'il s'aime lui-même, aime les hommes, et conséquemment que l'Amour de Dieu envers les hommes et l'Amour intellectuel de l'Ame envers Dieu sont une seule et même chose.
SCOLIE
Nous connaissons clairement par là en quoi notre salut, c'est-à-dire notre Béatitude ou notre Liberté, consiste ; je veux dire dans un Amour constant et éternel envers Dieu, ou dans l'Amour de Dieu envers les hommes. Cet Amour, ou cette Béatitude, est appelé dans les livres sacrés Gloire, non sans raison. Que cet Amour en effet soit rapporté à Dieu ou à l'Ame, il peut justement être appelé Contentement intérieur, et ce Contentement ne se distingue pas de la Gloire (Déf. 25 et 30 des Aff.). En tant en effet qu'il se rapporte à Dieu, il est (Prop. 35) une Joie, s'il est permis d'employer encore ce mot, qu'accompagne l'idée de soi-même, et aussi en tant qu'il se rapporte à l'Ame (Prop. 27). De plus, puisque l'essence de notre Ame consiste dans la connaissance seule, dont Dieu est le principe et le fondement (Prop. 15, p. 1, et Scolie de la Prop. 47, p. 2), nous percevons clairement par là comment et en quelle condition notre Ame suit de la nature divine quant à l'essence et quant à l'existence, et dépend continûment de Dieu. J'ai cru qu'il valait la peine de le noter ici pour montrer par cet exemple combien vaut la connaissance des choses singulières que j'ai appelée intuitive ou connaissance du troisième genre (Scolie de la Prop. 40, p. 2), et combien elle l'emporte sur la connaissance par les notions communes que j'ai dit être celle du deuxième genre. Bien que j'aie montré en général dans la première Partie que toutes choses (et en conséquence l'Ame humaine) dépendent de Dieu quant à l'essence et quant à l'existence, par cette démonstration, bien qu'elle soit légitime et soustraite au risque du doute, notre Ame cependant n'est pas affectée de la même manière que si nous tirons cette conclusion de l'essence même d'une chose quelconque singulière, que nous disons dépendre de Dieu.

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