PROPOSITION 63
Qui est dirigé par la Crainte et fait ce qui est bon pour éviter un mal, n'est pas conduit par la Raison.
Démonstration
Toutes les affections se rapportant à l'Ame, en tant qu'elle est active, c'est-à-dire à la Raison (Prop. 3, p. 3), ne sont autres que des affections de Joie et de Désir (Prop. 59, p. 3) ; celui donc qui est dirigé par la Crainte (Déf. 13 des Aff.) et fait ce qui est bon par peur d'un mal, n'est pas conduit par la Raison.
SCOLIE
Les superstitieux qui savent flétrir les vices plutôt qu'enseigner les vertus, et qui, cherchant non à conduire les hommes par la Raison mais à les contenir par la Crainte, leur font fuir le mal sans aimer les vertus, ne tendent à rien d'autre qu'à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes ; il n'est donc pas étonnant qu'ils soient le plus souvent insupportables et odieux aux hommes.
COROLLAIRE
Par un Désir tirant son origine de la Raison nous poursuivons le bien directement et fuyons le mai indirectement.
Démonstration
Un Désir tirant son origine de la Raison peut naître seulement d'une affection de Joie qui n'est pas une passion (Prop. 59, p. 3), c'est-à-dire d'une Joie qui ne peut avoir d'excès (Prop. 61) et non d'une Tristesse ; ce Désir par suite (Prop. 8) naît de la connaissance du bien, non de celle du mal ; nous appétons donc sous la conduite de la Raison le bien directement et, en cette mesure seulement, fuyons le mal.
SCOLIE
Ce Corollaire s'explique par l'exemple du malade et du valide. Le malade absorbe ce qu'il a en aversion par peur de la mort ; le valide tire satisfaction de la nourriture et jouit ainsi de la vie mieux que s'il avait peur de la mort et désirât l'écarter directement. De même un juge qui, non par Haine ou Colère, etc., mais par seul Amour du salut public, condamne un coupable à mort est conduit par la seule Raison.

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